15 juin 2025

Justice populaire au Mali : Lord Makhaveli lynché à Bamako.

Le mercredi 11 juin 2025, un peu après 19h à Baco-Djicoroni ACI, une simple altercation autour d’un pâté dégénère. Très vite, la tension s’enflamme, et comme c’est trop souvent le cas dans les drames de justice populaire au Mali, l’irréparable survient. Un jeune homme est lynché par une foule en colère. Ce n’était pas un inconnu : Lord Makhaveli, figure emblématique du rap malien, perd la vie non pas sur scène, mais sur le bitume, battu à mort par ceux qui se sont érigés en bourreaux.

Crédit photo : Magicview Studio

Son tort ? Avoir reculé brusquement avec sa voiture dans un moment de panique, blessant accidentellement une vendeuse connue du quartier en tentant de fuir une foule déchaînée.Quand la justice devient collective, elle n’est plus que vengeance. Et cette vengeance-là ne réfléchit pas. Elle frappe, elle tue, et elle célèbre son triomphe en hashtags morbides et en rumeurs effarantes. Parce qu’ici, au Mali, il suffit d’une rumeur. D’un mot. D’un « voleur ! » crié trop fort pour que le sang coule.

Le prix de la panique

Qui n’a jamais confondu les pédales en conduisant ? Qui n’a jamais agi sous le coup de la peur ? Qui peut affirmer avec certitude ce qu’il aurait fait, pris en chasse par une foule chauffée à blanc ? Mais eux, les justiciers de rue, eux savent tout. Ils sont juges, procureurs, bourreaux. En meute, ils deviennent invincibles et irresponsables. Il suffit d’un regard suspect, d’un mouvement mal interprété, et c’est fini. Plus de droit à la parole. Plus de place à l’explication. Tu es coupable. Tu dois mourir.

J’y ai goûté moi aussi

Ce n’est pas juste une chronique. C’est une histoire personnelle. Moi aussi, j’ai frôlé la mort. Une fois, il y a six ans, j’ai été pris pour un voleur parce que ma coupe afro ne plaisait pas. Une autre fois, un ami, « B.S », a failli se faire tuer parce qu’il avait confondu sa moto avec une autre. Rien que ça. Le mauvais moment, le mauvais endroit, le mauvais look, et ça y est : tu es dans leur viseur. Combien d’innocents sont morts ainsi ? Combien ont eu ma « chance » ?

À lire aussi: Les discours de haine sur les réseaux sociaux au Mali : une urgence sociale

Lord Makhaveli, le poète devenu martyr

Lord, ce n’était pas juste un rappeur. C’était un faiseur d’images, un architecte de mots. Il chantait nos douleurs, traduisait nos colères, disait tout haut ce que d’autres n’osaient murmurer. Il sublimait l’indicible. Il était l’un des rares à croire en nous, à tendre la main quand les projecteurs ne s’allumaient pas encore.

Fodé Saoudien, le boss de Pyramide Entertainment, structure organisatrice de ses concerts, ne cache pas sa rage :

Ce monde t’a brisé, mais il n’a jamais pu éteindre ta voix. Tu as crié nos douleurs, dénoncé nos silences, et aujourd’hui, c’est l’injustice qui triomphe du vivant — mais jamais de l’esprit. Le micro s’est tu, mais ta révolte, elle, résonnera pour l’éternité

Une société malade de sa colère

La justice populaire est le reflet d’une société qui ne croit plus en ses institutions. Mais quand elle se substitue à la loi, ce n’est plus une solution, c’est un problème. Grave. Systémique. Un virus qui ronge nos quartiers et nous fait perdre toute humanité.

Jusqu’à quand ?

Ce drame ne devrait pas se résumer à une énième vidéo virale, à quelques larmes et à une enquête vite enterrée. Il devrait nous forcer à réfléchir. À nous regarder en face. À changer.

Parce qu’à ce rythme, demain, ce sera peut-être ton frère. Ta sœur. Ton ami. Toi ou moi

Repose en paix, Makha. Que ton dernier cri soit celui qui réveillera nos consciences.

Partagez